Pauline Bessières est sculpteur. C’est à dire que son rapport à la résistance forge son activité et sa pensée.
A l’origine, «sculpere» signifie tailler ou enlever des morceaux à un bloc de pierre ou de bois qui résiste.
La sculpture, de son origine à nos jours, doit beaucoup à l’amulette et au tumulus.
Le tumulus est l’amas de pierre dont on recouvre les morts pour protéger les corps, des crocs des bêtes sauvages, il désigne un lieu pour se souvenir. Il désigne aussi le passage par où, rejoindre ceux qui nous ont quitté. L’amulette est ce que l’on porte sur soi pour ne pas avoir trop peur et accomplir les exploits par lesquels notre vie nous mène. L’amulette est un objet magique par lequel des transactions sociales et avec des forces surnaturelles deviennent possibles.

Pauline Bessières se place là où ça résiste. Son parcours, récent, puise ses formes dans une pratique critique de la performance alliée à des dispositifs de sculpture et de vidéo qui ne rejettent pas le white-cube. Elle accepte et prend le schéma classique de l’exposition comme une arène. Dans cette arène, elle nous propose d’entrer et de prendre part à ce qui la préoccupe.
S’il fallait dire cela d’un mot, je choisirais «apocalypse» mais le mot est lourd de significations qu’il convient maintenant de déplier un peu. Apocalypse est à la fois annonciation, fin et commencement.
La vision que Pauline B. a de notre monde est une vision politique. Elle connaît les méandres économiques et géo-stratégiques par lesquels passent les tractations qui gouvernent notre marche. Son séjour en Palestine lui à permis de vérifier les impasses, les nœux et les démissions où elles conduisent. Elle sait les limites de ces politiques. Elle en espère la fin et l’anticipe. Cette vision est obscure et le white-cube se transforme alors en «black-cube».

Dans cette masse noire, elle ouvre des jours. Elle se rapproche du chaos car elle sait que celui-ci n’est autre que ce qui excède notre entendement. Les chaos qu’elle envisage et construit sont porteurs de rythmes et d’élans vitaux. Ils sont annonciateurs de formes de compréhension par les corps que ni le sage ni le danseur en transe ne sauraient nier. A la fin est le commencement. Pauline B. nous propose différentes formes de commencement. Ils sont parfois désespérés, dérisoires, ou drôles. Elle nous accompagne jusqu’au seuil et nous permet d’imaginer les couleurs de nos avenirs incertains.

En 2013, Joe Strummer, chanteur des «Clash» déclarait à un journaliste qui l’interrogeait sur le caractère militant de ses chansons des années 80. « ...certes, il est aujourd’hui plus difficile d’être un musicien engagé.... une bonne partie de ceux qui nous écoutent ont du mal à croire  aux clivages marxisme/capitalisme ...... alors ma musique fait danser... La danse est un premier pas contre le renoncement, un acte de résistance.»

Pauline Bessières est sculpteur. C’est à dire qu’elle s’affronte à toutes formes de matières, de dimensions et de démesures. Elle se propose d’aller toucher le ciel, pour en ramener des morceaux peut-être, de vivre le passage d’un espace-l’autre, d’un temps à l’autre. Ces zones de passage sont franchies en osmose ou de manière violente et chaotique. Ses inquiétudes ressemblent aux notres, elle les porte sans condescendance ni affectation. Par sa voix raisonne notre difficulté à être des héros de notre temps et pourtant, inconsolable, elle ouvre la danse.

Jean-Pierre Castex, à l’Isdat, 2015.

Pauline Bessières